Divagations nocturnes

Publié le par Frantz Vaillant

            "L'intérêt des bars, des promenades et des divagations nocturnes, c'est de voir des gens dans des situations différentes, ayant plus ou moins bu, avec plus ou moins d'argent, dans des circonstances sentimentales variables, avec des altercations qui peuvent éclater, des mauvaises humeurs. Quelqu'un qu'on a vu et observé pendant dix ans dans un bar, on peut lui faire assez confiance. C'est une position privilégiée pour apprécier les gens. On les voit avec leurs petites amies successives, s'embrasser et se gifler. Je trouve ça assez intéressant: quand c'est sur la durée, ça devient romanesque. Et puis il y les gens qui passent. Vous voyez comment ils se comportent, comment ils réclament des choses qui n'existent pas, comment ils offrent du feu d'une main tremblante à une femme à côté. Il se passe des choses et le miracle peut brusquement se produire: on attrape des bouts de phrase et ça donne des idées. Et puis il y a toutes les rencontres qu'on fait: des cinéastes australiens en goguette, des couples de quinquagénaires américains perdus.
(...)
Mon refus de dormir ne vient pas tellement de l'envie de déambuler mais plutôt d'avoir une longue plage de temps devant moi. C'est une éternité qui n'est pas interrompue par les coups de téléphone, le facteur ou les repas. Au départ, c'est ça: un moment propice au travail. Et plus ça a été, plus j'ai trouvé ça formidable, et finalement je me suis sauvé, j'ai moins travaillé la nuit et je suis sorti. (...)

Je ne suis pas un adepte de la demi-bouteille. Elle sera toujours moins bonne que la bouteille. L'écrivain espagnol Raul Gomez de la Serna a dit : «Celui qui prend une demi-bouteille, il lui manquera toujours l'autre moitié.» Curieusement, dans presque toutes les villes où je suis allé, il y avait une spécialité pour ceux qui traversent la nuit: manger des tripes le matin. En Espagne, en Tchécoslovaquie, à Berlin. Ici, c'est l'andouillette.

Dans un grand livre sur la nuit, je consacrerais un chapitre entier à ce rapport entre les tripes et la fin de la nuit. Comme si c'était la récompense de ceux qui sont victorieusement arrivés à l'aube. Je crois qu'il y a une raison qui est tout à fait logique. Pour les buveurs, c'est tonique, c'est bon. J'ai toujours été obsédé par la ressemblance qu'il y a entre les circonvolutions cérébrales et intestinales. La nuit, c'est le passage du cerveau aux tripes."

Propos recueillis par Emmanuelle Bosc (Nouvel Obs du 19/08/1993)

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